Créationnisme et Intelligent Design

 

Certains exégètes actuels tiennent à une lecture littérale de la Bible et refusent toute interprétation d'un texte qu'ils estiment sacré. Ce serait en particulier le cas des traditionalistes nord-américains qui, soutenus par de puissantes secte et deux présidents (Reagan et Bush), ont un certain écho auprès des médias.

Plusieurs universités privées américaines enseignent donc actuellement une pseudo-science où l'Univers   a été crée en 6 jours et où l'humanité a 6000 ans (ce chiffre résultant de l'addition des âges des patriarches tels qu'ils sont donnés dans les premiers livres de la Bible, depuis le premier d'entre eux, Adam). A plus forte raison, l'évolution des êtres vivants est également refusée par eux et remplacée par le « créationnisme », c'est-à-dire que la succession des animaux et de végétaux dans le temps s'explique par des créations divines successives.

C'était ce qu'on pensait en Europe au 18 e siècle (Linné, Cuvier, etc.) et qui a été balayé par le « transformisme » de Lamarck et Darwin, non sans peine d'ailleurs car, dès la publication du livre de Darwin (« L'origine des espèces ») en 1837, les difficultés ont commencé entre « évolutionnistes » et « fixistes » (les espèces sont fixées une fois pour toutes et ne sont renouvelées, ai-je dit, que par des créations successives). Mais, partout, y compris dans l'Amérique moderne et progressiste de la fin du 19 e siècle - début du 20e, les idées de Darwin s'étaient tout de même imposées et étaient passées dans les programmes scolaires.

Certains milieux puritains anglo-saxons restaient cependant attachés à leurs conceptions traditionnelles et reprirent l'offensive au début du 20 e siècle, une offensive où l'on peut distinguer trois étapes.

emière étape . En 1924, le Tennessee promulgue une loi interdisant l'enseignement de   l'évolutionnisme dans les écoles publiques car contraire au récit de la Genèse. Cette initiative est rapidement suivie par une douzaine d'autres Etats (Alabama, Texas, Caroline du Nord et d'autres) Un jeune enseignant du Tennessee, John Scopes, se fait alors délibérément inculper en enseignant le darwinisme de façon que la question soit portée devant l'opinion publique. Le procès connut un énorme retentissement et de brillants orateurs, avocats, scientifiques ou hommes politiques, se succédèrent à la barre. John Scopes fut condamné parce qu'il avait enfreint la loi, mais à une amende symbolique. En revanche, les lois anti-évolutionnistes furent abolies peu après par la Cour suprême.

Deuxième étape . On pouvait penser que l'affaire était réglée mais, en 1980, une nouvelle offensive des fixistes bibliques, encouragée par le président Ronald Reagan, provoque une vague de lois anti-évolutionnistes dans une douzaine d'Etats. Avec un progrès cependant, à savoir que la théorie de l'évolution biologique et terrestre pouvait désormais être enseignée, mais à titre d'hypothèse et en parallèle avec le récit biblique considéré comme un texte indiscutable et incontournable. Cet état d'esprit a été à l'origine d'une profusion de livres, de sites Internet, d'émissions de télévision, et   même de la création d'un Institut de recherches créationnistes à San Diego.

Les biologiste américains déclenchèrent une contre-offensive au travers d'un nouveau procès, fortement   médiatisé, en 1981, procès évidemment gagné par eux. Il faut cependant attendre 1987 pour que la Cour suprême décide que le créationnisme n'est qu'une religion camouflée et que son introduction dans les programmes scolaires était même contraire au premier amendement   de la Constitution américaine qui interdit à l'Etat d'officialiser une religion.

Troisième étape . L'immense majorité de l'intelligentsia nord-américaine admet désormais que la Bible est un message théologique et pas du tout un livre scientifique. Mais les traditionalistes n'ont pas capitulé, surtout avec le soutien de G.W. Bush. En fait ils se partagent en deux groupes :

1. Les « puristes » chez qui le texte biblique reste intouchable. Le créationnisme est enseigné dans des écoles ou des universités privées, suscitant des procès de certains parents d'élèves qui refusent qu'on enseigne à leurs enfants une création de l'Univers en 6 jours ou une humanité vieille de 6000 ans, que la théorie des plaques a fonctionné seulement après le Déluge, que le grand cañon du Colorado a été creusé par le reflux du Déluge, que les dinosaures ont été créés le 6 e jour, en même temps que l'homme qu'ils ont ainsi côtoyé fort tranquillement dans le Paradis terrestre, étant essentiellement végétariens. Sans parler des changements de faunes dus à des créations divines successives.

2. Les traditionalistes  plus sérieux, qui admettent une conception scientifique de l'univers, y compris la possibilité d'une évolution des êtres vivants, mais une évolution commandée par un principe organisateur ou directeur, dit «  Intelligent Design  », terme difficilement traduisible (« dessein intelligent », ou « pensée directrice »). Pour eux, seule une intelligence supérieure peut en effet animer, contrôler et diriger un mécanisme évolutif capable de donner des êtres de plus en plus complexes et à fort psychisme, ou des organes aussi extraordinaires qu'un il, un cerveau, les fonctions hormonales, le système génétique et l'A.D.N., etc. Cet « Intelligent Design » expliquerait aussi l'adaptation des êtres vivants à tous les modes de vie, adaptation qui suggère de leur part une faculté d'invention des organes correspondants.

Il est évident que, pour la plupart de ces fondamentalistes, « l'Intelligent Design » est Dieu. Mais d'autres se gardent de toute référence à Dieu, et proposent un principe ou un   mécanisme naturel, encore inconnu, réglant et orientant l'évolution. Cette   position est séduisante car l'orientation de l'Evolution vers des êtres supérieurement organisés paraît bien réelle (1) , et s'explique difficilement par le seul hasard. Mais le choix entre hasard et anti-hasard relève de l'acte de foi qui n'est plus du domaine de la science.

Quel est l'impact de ces idées en Europe  ? Il est fort modeste. Néanmoins l a Suisse a accepté un congrès créationniste en 1984. En Suède, un musée créationniste a été ouvert en 1996. En Allemagne, quelques écoles privées enseignent le créationnisme en Hesse et Thuringe. En Italie, le ministère de l'Education a décidé en 2004 la suppression de l'Evolution dans les programmes de l'Ecole primaire, en lui préférant les récits mythiques des Origines, récits bien présentés comme tels, ce qui est peut-être préférable eu égard à l'âge du public scolaire.

La diffusion mondiale, en 2006, du luxueux   « Atlas de la création » de Harun Yahya, naturaliste turc, avec ses 45 000 pages, ses 30 000 illustrations et ses citations du Coran, n'a éveillé qu'effarement devant la débilité de l'argumentation créationniste.

En France, le débat est pratiquement inconnu du grand public, néanmoins la chaîne de télévision Arte a diffusé en octobre 2006, une enquête sur Darwin et la Bible, où créationnistes et partisans de l'Intelligent design ont exposé leurs idées, vigoureusement contrées par des scientifiques et même des théologiens. Peu auparavant (avril 2006), la revue « La Recherche » avait aussi publié une série d'articles sur le problème, en montrant bien que l'Intelligent Design américain n'est qu'une théologie déguisée et que, notre pays étant foncièrement laïque, le concept n'avait que peu de chances de séduire les naturalistes. De fait, même les milieux scientifiques français, qu'il s'agisse de géologues ou de biologistes, participent peu au débat qu'ils considèrent comme ne les concernant pas.

En revanche, il faut savoir que la théorie de l'Evolution, même chez les scientifiques qui l'admettent, est en cours d'évolution elle aussi, surtout à cause des progrès de la génétique. Mais c'est un débat qui sort du cadre de cet exposé.

 

(1) On retrouve donc   ici des idées développées dès 1925 par P. Teilhard de Chardin. A son époque, on ne parlait évidemment pas « d'Intelligent design ».   Mais l'auteur n'en était pas très loin.

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